La Villa Barbéris rouvre ses portes au public le 21 septembre à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, en partenariat avec la ville de Villeneuve-Loubet.
Deux rendez-vous incontournables pour découvrir l’histoire et l’architecture moderniste :
🏰 Château des Baumettes – Espace Culturel André Malraux – 10& 11h
🎬 Projection du film documentaire : L’Architecte et le Menuisier (Jean-Louis André, 2015, 54’)
Plongez dans la rencontre improbable entre Le Corbusier, architecte de renommée mondiale, et Charles Barbéris, menuisier corse, sur le chantier de la Cité Radieuse de Marseille.
🏡 La Villa Barbéris – 15h & 16h
👩💼 Isabelle Barbéris vous ouvre les portes d’une villa moderniste unique, conçue par Guy Rottier en 1961 pour son grand-père, Charles Barbéris.
Le label « Architecture contemporaine remarquable » est attribué aux immeubles, aux ensembles architecturaux, aux ouvrages d’art et aux aménagements faisant antérieurement l’objet du label « Patrimoine du XXe siècle » qui ne sont pas classés ou inscrits au titre des monuments historiques, parmi les réalisations de moins de 100 ans d’âge, dont la conception présente un intérêt architectural ou technique suffisant.
L’animatrice et journaliste Judith Jasmin s’entretient avec Le Corbusier (Charles-Édouard Jeanneret-Gris) qui raconte son cheminement de carrière, ses réalisations et plus généralement sa philosophie de l’architecture et de l’urbanisme. Source : Premier Plan, 29 mai 1961.
Je vais vous faire un aveu. Je n’ai pas voulu suivre les enseignements parce que j’allais faire à 23 ans une expérience décisive. J’allais faire un voyage – presque à pied, mais aussi à cheval, en bateau – depuis Prague jusqu’en Asie Mineure et à Athènes. Je me suis trouvé un jour à Athènes devant le Parthénon. Les colonnes de la façade nord étaient encore par terre éjectées par l’explosion des Turcs, lorsque le Parthénon servait de magasin à munition. Les colonnes avaient été projetées par terre suite à une explosion, et il y avait à portée de la main les grands chapiteaux, les cannelures. Et les moindres détails. Je les voyais avec les doigts, avec les mains, en regardant, en tâtant. J’étais stupéfait de voir l’imagination extraordinaire qu’il y avait dans ces profils, et j’ai pensé à quelques images vues dans les enseignements quand j’étais encore jeune, que l’on voulait m’imposer. Et je n’avais pas voulu marcher, car c’était des profils fait au compas, etc. J’ai senti qu’on me mentait de ce côté-là, et j’ai continué à chercher la vérité par l’observation, le voyage, par l’étude, la comparaison, etc.
Et c’est ainsi que vous n’ave pas de diplômes, vous qui êtes quand même un homme décoré
Alors je suis parti à travers le monde, et j’ai vu, j’ai observé, j’ai appris à voir – je suis un visuel : je regarde, j’observe, j’apprécie, je mesure, et j’invente et je contrôle. J’ai une habitude de l’esprit que souvent les enseignements trop impératifs ne donnent pas, ils enlèvent la joie de la découverte, la passion de la découverte, l’intensité de la découverte, et ils clôturent en général une partie essentielle de la vie en disant : « maintenant, c’est fini, maintenant on peut commencer à être tranquille ». Alors que chaque jour de la vie à pousser de la vie doit pousser au contraire à voir qu’on est un imbécile. Chaque matin. Et qu’il faut faire un effort quotidien pour en sortir un peu et ça recommence chaque jour… Parce que les problèmes sont toujours neufs, toujours inattendus, et il faut une capacité d’invention permanente.
Voilà pourquoi je me suis mis à observer certaines choses : que les murs n’étaient plus porteurs, que les planchers n’étaient plus portés par les murs, j’en ai conclu que les toits n’avaient plus besoin d’être en pente, au contraire, que le toit devait être en creux à l’intérieur – c’est une invention de ma jeunesse, et avec l’écoulement des eaux devait être à l’intérieur. J’ai supprimé les murs en rez-de-chaussée, j’ai dit je laisse le dessous de la maison libre – ce sont les pilotis – et là le soleil passera. Il y aura de la lumière. La maison ne bouche plus ni le spectacle ni la vue : la ville reste ouverte d’un bout à l’autre lorsqu’elle est construite sur pilotis. De fil en aiguille j’ai trouvé un tas de trucs comme ça qui ont permis de faire les premières maisons vers 1920, après la guerre de 18. Et qui ont tout de suite pris une attitude très catégorique. J’avais fondé à ce moment là la revue L’Esprit nouveau avec des amis, et c’était une revue d’activité contemporaine : on a dit qu’il fallait faire un numéro sur l’architecture, et j’ai fait ma première série qui s’appelait Trois rappels à MM. les architectes : le plan, la coupe, la façade (la dernière comme une résultante de quelque chose). J’ai signé Le Corbusier du nom d’un grand-père maternel, parce que j’étais président de la revue sous le nom de Jeanneret, et peintre sous ce nom-là. A ce moment-là. Le Corbusier est apparu, ça a été la naissance du bonhomme, il est sorti tout neuf, tout poli, tout bien de ces trois premiers articles de L’Esprit nouveau.
Messieurs les architectes à qui vous vous adressiez, est-ce qu’ils n’ont pas été très longs à vous accepter ?
Ben, ils n’ont pas été contents ! Ils ont été froissés… Ils ont trouvé que le mot Messieurs manquait de politesse. Je n’allais pas dire Mesdames quand même. Parce que c’est un monde où on a le sens des convenances, des distances. Mais après ça, je me suis rendu compte que l’architecture et l’urbanisme étaient solidaires. J’ai commencé des recherches d’urbanisme, parce que j’avais désiré que les maisons fussent bénéficiaires de ce que j’appelais les joies essentielles : c’est-à-dire le soleil, l’espace, la verdure. Et pour ça il fallait que la rue-corridor saute. Il fallait encore qu’au pied des maisons, il y eut cet espace, et cette lumière. Il fallait que le piéton redevînt roi : comme à des moments où il était presque empereur par rapport à aujourd’hui, vous savez, parce qu’aujourd’hui… Je me souviens quand je faisais partie d’une commission du Grand Paris en 22, un jour on étudiait la reconversion d’usines d’aviation en usines automobiles. J’ai dit absolument innocemment : « Messieurs, il faudra tenir compte du fait que ces usines fabriquées dans la banlieue de la RP entreront en ville ». Alors le président de la commission, qui était un architecte en chef de la ville de Paris, s’est levé comme un seul homme et m’a désigné du doigt de manière véhémente en disant : « Monsieur, vous êtes un misanthrope ! ». Et bien il a fallu quarante années pour voir que les voitures sont là. On les voit partout. Et c’est alors que j’ai proclamé la nécessité du piéton-roi, parce qu’à part les signes de considération que la voiture apporte, elle arrive à devenir un outil de contrainte, et d’affolement, et d’enfièvrement général !
Mais comment rendre aux villes cet aspect humain ? Est-ce que c’est possible au moment où tant de gens affluent au même endroit ?
J’étais un garçon absolument pas possédé par l’idée de devenir riche, parce que je n’en avais pas besoin. Je n’ai jamais eu d’argent, et vous savez c’est difficile quand on a de l’argent, il faut s’en occuper, et je n’avais pas le temps. Alors je n’avais pas cette préoccupation qui fausse si souvent toutes les questions. Alors on a inventé le mot urbanisme qui est faux. J’ai inventé « occupation du territoire », occupation par les activités des hommes de la société machiniste. Alors on m’a traité des dernières injures parce que j’avais osé proférer des choses pareilles. Or nous sommes dans une civilisation machiniste depuis cent années. Elle a provoqué des désordres insensés. On en voit le résultat maintenant.
Il y a des villes comme Chandigarh je crois où vous avez pu appliquer vos principes ?
Ma vie a été faite de faire des villes non pas sur la lune mais sur terre. Et j’ai toujours gardé sur terre les pieds les plus ancrés dans le réel, et la tête un peu haute. J’ai eu la chance d’être aimé des jeunes générations, qui sont venus m’apporter leur concours rue de Sèvres, dans mon atelier où je suis depuis quarante année maintenant, un peu plus, et où sont passés beaucoup d’architectes qui sont depuis devenus des chefs de file, des hommes de la plus haute qualité.
Je sais que vous ne connaissez pas le Canada, vous n’êtes jamais venu chez nous, et c’est un pays où l’on construit beaucoup, énormément. Peut-être sans grand plan, je ne suis pas architecte : on construit beaucoup de ces petites maisons de banlieue autour des grandes villes, qu’est-ce que vous en pense ?
Si vous voulez vivre avec votre famille dans des conditions de nature – soleil, espace, verdure – si vous voulez vivre dans le silence et dans la non-promiscuité, prenez-vous par la main à 2000 personnes, entrez par la même porte, mettez vous devant une trainée de 4 ascenseurs pour 20 personnes chacun, avec des rues intérieures superposées, et vous réaliserez pour ces 2000 personnes les béatitudes terrestres qui sont offertes par les techniques modernes. Les gens prennent ça pour une blague, mais c’est un fait éprouvé. Et avec ça, je réponds à votre question sur les petites maisons, je mets en fait 400 ou 500 maisons les unes à côté des autres les unes sur les autres : elles sont contiguës mais ne se voient pas, elles bénéficient d’une véranda pour profiter du soleil, elles sont en contact avec le dehors et la nature. On réduit comme cela la superficie des villes, qui devient incomparablement plus faible.
Et ça nous conduit à vous parler d’un évènement du machinisme qui commence maintenant. J’ai l’honneur d’être un des tenant de cette théorie, dont la réalité vivante vient d’un nombre incalculable de coups de pieds dans le derrière reçus chaque jour, quotidiennement et sans arrêt. Grâce ou à cause des propositions faites, j’ai constaté que la civilisation machiniste n’avait pas d’établissement conforme à ses besoins. Il y avait deux sortes d’établissements : l’établissement agricole qui remonte très loin – pas au tout début, car au début il n’y avait pas d’agriculteurs, il y avait des chasseurs d’oiseaux, de canards, de poissons etc, et ils mangeant ce qu’ils chassaient. Puis un jour on a inventé les céréales et toute la vie a changé. Partout où elle existait. L’agriculture est née. Elle était faite au pas du cheval et du bœuf. C’est-à-dire limitant ses étendues à des superficies déterminées. C’est arrivé jusqu’à nos jours où le tracteur est intervenu. Et le tracteur a tout fait sauter : quand vous voyagez par avion, vous voyez tout se transformer, les champs s’unir, se souder pour prendre des dimensions que le tracteur exige et permet. J’appelle cela le premier établissement humain.
Le deuxième établissement humain était la ville radio-concentrique des échanges, là où se croisaient deux routes. Il s’est toujours trouvé un épicier et un quincailler, un aubergiste pour accueillir le voyageur qui changeait de direction par là. Et ça donnait un bourg ; une ville ; une capitale. Comme on a laissé venir les petites maisons dont vous me parliez, ça a donné la ville tentaculaire en Amérique, plus qu’en Europe, bien que le phénomène ait commencé avec les Anglais, avec le machinisme. Ceci sous des formes tellement peu raisonnables que la vie s’est transformée : les lieux de travail et les lieux d’habitation sont à des distances non contrôlées, et incontrôlables, loufoques. Et vous voyez intervenir les transports en commun, qui ne sont pas des transports amoureux hein, ce sont des transports éminemment pénibles ! Et ça, c’est tous les jours de la vie, avec la neige, la pluie ou le soleil intense, et ça coûte. Ça coûte aux sociétés ; ça revient à un gaspillage qui constitue des sommes folles. Ceci étant, ce gaspillage se reporte sur les finances publiques, c’est de l’ordre presque de la moitié des ressources d’un pays, et on appelle cela le progrès. Et ça continue. Chacun veut sa petite maison. Moi, je mets la petite maison, comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure, autour des voisins. Plus je monte, plus les vues sont immenses, plus les étendues aussi, avec parcs et jeux pour les gosses qui se développent.
Le projet Villa b développe des pistes de travail en vue de la réhabilitation et de la valorisation de la Villa Barbéris, classée Architecture remarquable du XXème siècle (Ministère de la culture, 2006), ainsi que de son vaste son site d’implantation.
En mettant tout un réseau d’acteurs (mécènes, artistes, bénévoles, collectivités, lieux d’art et de culture) en synergie, le projet comprend
Une réflexion sur la réhabilitation et l’entretien du bâti
La location, en privilégiant des initiatives en résonance avec l’esprit artistique de la Villa : projets culturels, économie durable, ateliers et/ou galeries, tournages.
La recherche de mécénat et de financements publics
La mise en réseau au sein du maillage culturel départemental et régional
L’évènementiel en résonance avec l’esprit artistique de la villa: artisanat d’art, architecture, modernisme, arts appliqués.
L’accueil d’artistes en résidence (arts « propres »: écriture, phographie, arts numériques, conception, etc)
Addendum: exposition des collages d’Antoine Carlier (série Absurd collage)
Remerciements:
Editions Classiques Garnier; DRAC PACA; mairie de Villeneuve-Loubet; Miyuki Home, Ecole Condé Nice et les stagiaires en Master Lettres & Arts d’Université Paris Cité
« Prendre la stature humaine comme champ d’émanation de rapports harmoniques, mathématiques, infiniment et presque indéfiniment combinables. » (Le Corbusier)
Pour en finir avec le « plan paralysé de la maison de pierre », Le Corbusier met au point, en 1945, le Modulor, système de proportions à la fois organique et mathématique, fruit des recherches qu’il mène depuis vingt ans. Il le détermine d’après les mesures du corps humain. Abandonnant les formes géométriques préétablies, l’architecture met en jeu une multiplicité de mesures corporelles qui résonnent entre elles.
Pièce monumentale, Corbu fit don à Barbéris d’un modulor en panneaux de bois polychrome, en remerciement de son travail (1954, env). Sa destination première était la menuiserie de Charles Barbéris, où le modulor devait être installé afin de célébrer in situ le travail ouvrier.